Guillaume Demuth, sociologue, invité de la Boulettologie Moderne # 3


"Boulettes et ré-agencement des identités"

Faire une boulette c’est convoquer les histoires qui nous entourent, c’est rassembler le faisceau de souvenirs qui nous rattachent à notre identité. Dans ces quelques grammes de matière se mettent à exister non pas une juxtaposition, mais un amalgame de traditions ; recettes de familles issus d’une mémoire transmise (la cuisine de ma mère et de ma grand-mère qui elle-même la tenait de…), goûts individuels issus de l’expérience (ces saveurs que j’ai découvertes et aimées…), notions de gastronomie (un assemblage savant et personnel de savoirs
et de saveurs).

D’un point de vue historique, le sens de la boulette est particulièrement lié à son utilité. Moyen pratique de conserver et transporter la viande sans l’altérer, humble artisanat d’une cuisine populaire qui permet d’accommoder les restes, emblème identitaire d’une gastronomie méditerranéenne et mondiale (de Tunisie en Iran, de Corée en Pologne, des États-Unis à la Côte d’Ivoire. La boulette sert l’identité de son faiseur, au sens où elle contient (plus qu’elle ne combine) ce qu’il est, ce qui l’entoure, ce qu’il recherche.

Alors, qu’est-ce que la boulette moderne nous apprend ?
 Cela pourrait commencer par une anecdote. Il s’agit de celle d’un grand personnage de l’Etat. Il y a à peu près vingt ans, celui-ci avait entrepris – aidé par deux sociologues – de mieux comprendre ce qu’étaient devenus les gens. Un jour au petit déjeuner, celui-ci demande à l’un des sociologues : « Vous m’avez parlé de barbarisme alimentaire. Qu’est-ce que c’est au juste ? ». Pour mieux lui faire saisir le concept, le sociologue l’invite à mélanger « ce qui est sur la table et qui vous fait envie ». Amusé par le défi, le grand personnage ajoute aux oeufs brouillés qu’il allait manger, un peu de confiture, quelques céréales et du sucre. Puis il goûte et souri de plaisir à ce goût interdit et savoureux. « Voilà, c’est ça le barbarisme alimentaire».

Vous me direz qu’il ne s’agit certes pas là d’une boulette. Mais c’est déjà un assemblage de saveurs inhabituel. En quoi est-il intéressant pour nous ? Et bien notamment parce qu’il s’agit d’une pratique qui s’est depuis considérablement développée ; au point qu’elle trône aujourd’hui dans les rayons alimentaires des supermarchés (yaourts aux pâtisseries, salades aux fruits, fleurs et fromages, etc.) et sur les plus grandes tables (sucré salé, tarte tatin aux chèvre et caramel, etc.) et jusque dans nos rues (glaces au camembert, paninis poulet, fromage et pommes, etc.).

Ce nouveau comportement alimentaire est la traduction d’une tendance lourde d’évolution : le ré-agencement de l’identité. Concrètement, cela signifie que nous sommes de plus en définis parce que nous devenons au fil de nos expériences de vie que par le besoin de confirmer notre statut social et culturel. Autrement dit, je suis celui que je peux devenir en découvrant de nouvelles facettes de ma personnalité et plus uniquement celui que je suis censé être de manière continue et cohérente. Sur ce point, il existe une grande différence entre les plus et les moins de trente ans. Les premiers lorsqu’ils découvrent (ou souvent redécouvrent) l’art de faire des boulettes convoquent un certain nombre de souvenir culinaires familiaux qu’ils combinent avec des expériences personnelles plus récentes, là où les seconds réunissent des influences mondiales quasiment sans faire appel à la tradition familiale.

Cela va même plus loin. Dans nos vies modernes, il nous est devenu plus important de vivre des expériences qui nous font différer de nous, c’est-à-dire devenir différent de nous-mêmes parce que nous renouvelons et ré-agençons continuellement nos perceptions, nos points de vue, notre manière de nous définir. Et l’acte de réaliser une boulette n’est pas sans mettre en jeu ce ré-agencement de l’identité. Observant des apprentis boulettologues à l’oeuvre, j’ai été frappé de voir combien la créativité prenait le pas d’entrée de jeu : dès qu’ils ont comprit les principes de base de l’Amalgamie (à savoir la Tailleutique, la Formolaxie et le Calorimétrage), il leur importe plus de créer une boulette « qui leur ressemble et leur plaise » plutôt que de reproduire la recette. Et dans cet exercice, ils définissent leur identité ponctuelle, en relation avec leurs connaissances alimentaires, souvenirs gustatifs, mémoire culinaire, envie gourmande, inspiration gastronomique.

C’est une grande leçon à laquelle nous invite la boulette. Il s’agit rassembler ce qui est épars autour de nous (connaissances, envies, inspirations, savoirs et saveurs) pour ré-agencer dans ces quelques grammes un témoignage de ce que nous nous sommes souvenus être pendant quelques instants. Sans nier la tradition qui la porte, la boulette moderne fait de chacun de nous des créateurs inspirés de notre identité en devenir.

Guillaume Demuth, Sociologue

Correspondant de "l'Académie de L'IE" , membre du Club des Vigilants, Guillaume Demuth est sociologue prospectiviste spécialiste de l’étude des évolutions des mentalités et des micro-comportements. Pilote ou accompagnateur de changement, il est le créateur de méthodes exploitées par plusieurs grandes entreprises françaises (L’Oréal, Canal +, Orange, RATP...)